Si Stanley Kubrick fut un véritable artiste créateur, capable de varier radicalement les registres de ses films et de chaque fois s’approcher d’une sorte de perfection dans chaque genre[1], il n’a pas manqué de réaliser à plusieurs reprises des films qui ont rencontré de sérieux obstacles dans l’accueil qui leur était fait.
En voici un bref rappel.
- Les sentiers de la gloire (1957) : le film a fait scandale en France et en Belgique, il a été censuré en France de 1957 à 1975, pendant presque deux décennies. La critique que porte le film s’applique conjointement à l’horreur intrinsèque à chaque guerre, à la conduite de la guerre désastreuse et ruineuse en hommes de la « Grande Guerre », et au traitement inhumain du simple soldat par une aristocratie militaire planquée dans un château, parfaitement indifférente au « matériel humain », simple combustible à la disposition d’une stratégie inexistante. Comme le rappelle Wikipédia, « le film fait scandale en France et en Belgique. Face à la pression et aux menaces de représailles d’associations d’anciens combattants français et belges, le gouvernement français, alors plongé dans les remous de la guerre d’Algérie, proteste auprès de la United Artists ; par ailleurs, le ministère des Affaires étrangères français insiste auprès de la Belgique pour que le film soit déprogrammé. La carrière européenne du film s’interrompt lors de sa projection en avant-première à Bruxelles en Belgique, où plusieurs journalistes progressistes et de nombreux représentants de l’armée française font le déplacement. Romain Gary, alors consul de France à Los Angeles, écrit une lettre outrée au gouvernement français. Devant l’ampleur du mouvement contestataire, les producteurs du film décident, dans un acte d’autocensure, de ne pas le distribuer en France et ne demandent pas de visa d’exploitation au ministre chargé du cinéma français. Les autorités françaises font également pression pour que le film soit aussi censuré dans toute l’Europe. Ainsi, à la suite des pressions exercées par la France, le Conseil fédéral suisse décide de la censure du film qui sera effective jusqu’en 1970. Celui-ci est également retiré de la Berlinale et des bases de l’armée américaine en Europe. L’universitaire Séverine Graff relève que « l’enjeu du débat n’est jamais de savoir si la représentation de Kubrick est fidèle ou non au sort réservé aux fusillés pour l’exemple en 1916. La question est de savoir si le film est antimilitariste, si la représentation sévère des officiers supérieurs français pourrait nuire au rôle de la France dans cette période de décolonisation et si Kubrick pointe délibérément la France afin de dénoncer l’attitude de l’armée en Algérie (1957 marque bien sûr la bataille d’Alger et la révélation des tortures commises par les parachutistes français en Algérie ; 1958 voit la sortie de [l’ouvrage] La Question d’Henri Alleg et le retour deDe Gaulle au pouvoir). » Face à la censure, Stanley Kubrick écrit une lettre publiée dans le mensuel L’Express en mars 1959, dans laquelle, selon le résumé de l’historien du cinéma Laurent Véray, il « se défend d’avoir voulu critiquer directement la France et ses soldats, insistant sur le fait que son scénario aurait pu avoir pour cadre n’importe quelle guerre ». Selon l’universitaire Séverine Graff : « Si sa lettre à L’Express adopte un ton outré face à la censure française, il est pourtant vraisemblable de penser que Kubrick avait non seulement conscience que la censure allait s’appliquer mais que le jeune réalisateur, à peine trentenaire, a sciemment fait fructifier cette interdiction pour vendre aux États-Unis son film comme un objet sulfureux, quitte à renoncer aux entrées françaises. D’ailleurs, la bande-annonce originale insère des références à la polémique et à l’audace du projet ». Ce n’est que dix-huit ans plus tard, en 1975, que le film est finalement projeté en France. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Sentiers_de_la_gloire)
- Spartacus (1960) : Kubrick a pris la direction du tournage à une date où la vague maccarthyste venait juste de retomber, alors que le romancier communiste (Howard Fast) et le scénariste communiste (Dalton Trumbo) avaient été condamnés par la commission des activités anti-américaines. Kirk Douglas, producteur et principal interprète du film, les avait maintenus contre vents et marées. Par ailleurs, le personnage historique de Spartacus a toujours joui d’un prestige important dans les milieux de la contestation politique et fait office de chiffon rouge dans les sphères conservatrices.
- Lolita (1962) : « Avant même sa sortie et tout comme le roman original, Lolita suscite le scandale dans les milieux puritains et sera interdit dans certains pays. Durant la production, Stanley Kubrick avait déjà reçu pas mal de demandes de coupes par des associations américaines, dont la puissante Ligue pour la vertu ou encore le Production Code américain. Dans une interview pour Newsweek en 1972, Stanley Kubrick avoue qu’il « n’aurait probablement pas fait ce film » s’il avait réalisé à l’avance à quel point les problèmes de censure seraient difficiles (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lolita_(film,_1962). Pour échapper à la pression des ligues morales américaines, Kubrick part tourner en Angleterre où il ne tardera pas à s’installer définitivement. Il augmente l’âge de Lolita, qui passe de 12 à 15 ans, il édulcore également les passages les plus crus du livre, le passé pédophile de Humbert, les théories libertines de ce dernier sur les nymphettes, pour dérouler la chronique d’une passion impossible entre deux êtres que séparent leurs différences d’âge et de culture. En grande partie, Lolita apparaît à Humbert comme exemple d’une fraîcheur subjective échappant à la chape de bêtise qui l’environne (le personnage de la mère, Charlotte Haze, en est emblématique) et son histoire devient la découverte, douloureuse et obstinée, de son monumental fourvoiement. En Grande-Bretagne, le film fut classé « X » et donc interdit au public en-dessous de 16 ans.
- Dr. Folamour (1964) : film tourné en pleine guerre froide et en pleine menace nucléaire. Rejet persistant du film par les autorités militaires américaines, favorables à l’arme nucléaire. Nous n’avons pas réussi à savoir quel fut son accueil au Japon. Selon un article de James I. Deutsch, le film aurait été perçu comme un « film anti-américain efficace » par les critiques communistes en URSS : cette critique a oublié le caractère lamentable des deux intervenants soviétiques dans le film, le Premier Secrétaire du Parti (en état d’ébriété avancée) et l’ambassadeur soviétique aux États-Unis (hypocrite et menteur), dont le nom est tout un programme : Alexei de Sadeski.
- Orange mécanique (1971) : devant un violent rejet du film en Grande-Bretagne, et craignant pour sa famille, Kubrick demanda le retrait du film des salles de cinéma. L’occultation du film au Royaume-Uni dura 27 ans, puisqu’il ne redevint disponible en DVD et sur les écrans qu’en 2000. Le film est encore considéré de nos jours comme particulièrement violent. Pourtant, le cinéma des dernières décennies est copieusement saturé des violences les plus diverses. Ce qui continue à choquer dans ce film n’est pas la violence qu’il montre, mais d’une part son caractère « gratuit » (just for fun), et d’autre part la froideur apparente avec laquelle elle est exposée par Kubrick. Celui-ci ne se situe ni du côté de la condamnation morale, ni du côté de l’apologie de la violence. Il la considère froidement, à l’instar d’un entomologiste, et il la montre comme omniprésente, y compris dans les institutions qui s’opposent à sa mise en acte individuelle.
Si l’opposition qu’ont suscité ces cinq films ne suffit pas à qualifier Kubrick de « cinéaste à scandale » (de cinéaste recherchant le scandale), on peut néanmoins soutenir qu’il ne craignait pas d’affronter l’opinion publique ni la censure officielle, si le sujet qu’il avait décidé de traiter lui faisait courir des risques.
JPB
[1] Certains lui ont reproché cette recherche de la perfection, pensant que celle-ci conférait à ses œuvres une sorte de froideur incompatible avec l’imperfection du vécu. Tout se discute. Ce qui paraît assuré, c’est que le cinéaste avait un faible pour le dix-huitième siècle, son classicisme, mais aussi la perspective de détachement et d’éloignement qui caractérisait les meilleurs auteurs de ce temps. Avec l’adaptation du roman de Thackeray, Barry Lyndon, Kubrick avait probablement trouvé la forme de récit qui lui convenait le mieux, avec un récit de cette même époque. Le même détachement se retrouve dans tous ses films, ce qui ne signifie pas le moins du monde une indifférence de la part de Kubrick. On a pu faire observer (Michel Ciment) que Kubrick était toujours, sans exception, du côté des faibles et des victimes. Mais en évitant toute pleurnicherie, jugée nuisible au sujet.


