Le théâtre dans le théâtre, par JPB

Le procédé du « théâtre dans le théâtre » est assez courant, ses exemples abondent : Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare, L’école des femmes et Les fourberies de Scapin de Molière (dans quelques scènes), L’île des esclaves de Marivaux, Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représenté par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade de Peter Weiss, Frédérick ou le boulevard du crime d’Éric-Emmanuel Schmitt, et bien d’autres.

Le procédé consiste à faire jouer une pièce par les personnages de la pièce.

Cette construction peut rester anecdotique, ou au contraire développer un lien intrinsèque entre les deux pièces, tant en termes de récit que de personnages. Dans ce cas, elle augmente considérablement la densité de la pièce et un sentiment que tout est lié.

Le procédé a également été appliqué au cinéma, comme en 1998 dans Shakespeare in love, de John Madden, qui de son propre aveu a fortement inspiré Michalik.

Autre exemple : Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), tourné par Joseph Mankiewicz en 1967, d’après la pièce Volpone de l’auteur élisabéthain Ben Jonson : le personnage principal assiste à une représentation privée de Volpone dans le théâtre vénitien de La Fenice, et rejoue la pièce à sa façon, dans la vie réelle, pour escroquer ses épouses successives.

Un très bon exemple d’une interpénétration des deux récits et des personnages est la comédie musicale Kiss me Kate, musique et paroles de Cole Porter, filmée en 1953 et construite à partir de la comédie de Shakespeare The taming of the Shrew (La mégère apprivoisée). L’intrigue entre les acteurs dans la pièce (Fred Graham, joué par Howard Keel et Lilli Vanessi, jouée par Kathryn Greason) se superpose à celle entre les personnages shakespeariens (Petruchio et Catharina). Les deux intrigues s’influencent réciproquement, évoluent l’une au gré de l’autre, l’unité est parfaite, il s’agit d’une véritable mise en abyme.

Qu’en est-il à propos d’Edmond ? Edmond raconte la naissance de la pièce de Rostand, Cyrano de Bergerac, et les personnages de Cyrano coïncident plus ou moins avec les personnages d’Edmond, raison pour laquelle les trois acteurs principaux jouent un double rôle. Le lien se constitue par le fait que, selon Alexis Michalik, ce sont les menus événements du quotidien de Rostand qui sont venus alimenter la pièce qu’il écrivait. De ce fait, ce serait le vécu de Rostand qui sert de matrice aux personnages de Cyrano, au point que l’intrigue d’Edmond contient nombre de tirades qui atterriront finalement dans Cyrano. On pourrait imaginer que Michalik a inspiré Rostand, mais c’est bien sûr l’inverse !

Bref, il s’agit bien d’un théâtre dans le théâtre, au sens d’un making of de la pièce Cyrano de Bergerac.

Cette mise en abyme est d’ailleurs renforcée par un rythme trépidant. Dans la fiction de Michalik, Rostand dispose de trois semaines pour écrire la pièce. En réalité, ce furent 8 mois, et Rostand mijotait le personnage depuis son adolescence. Mais Michalik revendique ce rythme très serré, assez répandu dans le cinéma actuel : « la forme de scénario apporte à la pièce une cinématographie, un côté très dynamique, très cut, ce qui se retrouve un peu dans toutes mes pièces, puisque le rythme, c’est mon obsession »[1].

JPB

[1] Alexis Michalik, Interview donné à Stéphane Maltère, Edmond, Magnard 2018, p. 196.