Edmond Rostand, de l’ombre à la lumière, par PLR

Les admirateurs d’Edmond Rostand auraient bien voulu qu’il naquît à Bergerac, en pays gascon où cette petite ville s’est emparée avec profit du légendaire personnage et de son créateur. La réalité ne correspond malheureusement pas au souhait de millions de « fans » enthousiastes qui vénèrent Cyrano à travers le monde.  

Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868 dans une famille de la haute bourgeoisie marseillaise. La famille Rostand a compté nombre d’entrepreneurs, de négociants, d’armateurs et de banquiers, souvent éminents philanthropes, d’excellents musiciens et de talentueux poètes. La devise de la famille était « Egerunt et cecinerunt » (« Ils ont agi et ils ont chanté »).

Edmond quitte très tôt sa ville natale après deux ans de brillantes études au lycée Thiers. ll entre au collège Stanislas de Paris, où il griffonne, en marge de ses cahiers, ses premiers vers. 

Muni de son baccalauréat, il est dirigé vers la faculté de droit par son père, qui souhaite en faire un diplomate. Il passe sa licence, puis s’inscrit au barreau. Il n’exercera pourtant jamais comme avocat, préférant se consacrer à sa passion pour les Lettres.
En 1887, il concourt au prix présenté par l’Académie de Marseille et qui a pour titre « Deux romanciers littéraires de Provence, Honoré d’Urfé et Émile Zola ». Il obtient le Premier Prix.

Mais sa carrière littéraire débute très timidement par la poésie. Parmi ses nombreux recueils, parfois édités à compte d’auteur, citons Les Musardises publiées en 1890. Il s’oriente alors en désespoir de cause vers le théâtre qui va lui apporter la gloire… et l’aisance financière. Au moins, les directeurs de théâtre, contrairement aux éditeurs, prennent de vrais risques financiers et ne montent pas les pièces à compte d’auteur ! 

Edmond se fait remarquer en mai 1894 par une brillante variation sur le thème de Roméo et Juliette, Les Romanesques, comédie en trois actes qui représentent l’illustration du vaudeville dans le drame shakespearien. Créée à la Comédie française, couronnée par l’Académie française la même année, Rostand commence à faire parler de lui : c’est désormais un auteur en vue.

EDMOND ET SARAH

Ce premier succès l’encourage à proposer une pièce à Sarah Bernhardt. Au printemps 1894, il lui lit La princesse lointaine, drame en quatre actes et en vers. Elle est conquise à la fois par la pièce et par cet auteur débutant qu’elle va contribuer à lancer dans le monde… Une marraine bien prestigieuse pour une ascension vers les sommets.

C’est désormais acquis : Sarah monte et finance La princesse lointaine dont elle joue le rôle- titre. La première a lieu au théâtre de la Renaissance le 5 avril 1895. Une distribution superbe (autour de Sarah, Lucien Guitry et De Max), des décors et des costumes somptueux : voilà un beau cocktail pour un triomphe. Hélas, le succès n’est pas au rendez-vous. 

Cet échec, joint à un déficit de deux cent mille francs, ne découragèrent pas Sarah ; elle croyait au talent de son poète, savait qu’ils triompheraient ensemble. Succédant à La princesse lointaine, La Samaritaine, créée le 14 avril 1897 (la même année que Cyrano) à la Renaissance est le premier grand succès de Rostand. Évangile en trois tableaux et en vers, le rôle principal a été pensé pour mettre en valeur le talent de l’illustre Sarah. La pièce transpose assez fidèlement sur scène un épisode de l’Évangile de Saint-Jean : la fameuse rencontre du Christ près d’un puits avec une pècheresse de Samarie, une croqueuse d’hommes dénommée ici Photine.

Mais c’est surtout avec L’Aiglon (pièce créée le 15 mars 1900) que la collaboration Rostand/Sarah Bernhardt connaîtra son apogée. 

L’ENTREE EN SCENE DE CYRANO

Sarah n’est pas étrangère à l’origine de l’œuvre, puisque c’est au cours des représentations de La princesse lointaine que Rostand lia connaissance avec celui qui inspira, lui commanda presque Cyrano : Constant Coquelin (1841 – 1909). Présentons-le brièvement.

C’est l’un des très grands acteurs de l’époque. Alors en fin de carrière, il trouve grâce à Rostand un rôle qui le porta véritablement à s’accomplir. Ancien sociétaire de la Comédie française, il y interprète pendant des lustres les grands rôles du répertoire. Passé au boulevard, à la porte Saint-Martin puis chez Sarah à la Renaissance, il reste en quête d’un rôle qui lui permette de se renouveler. Un beau soir de 1895, rendant visite à son fils dans les coulisses de la Renaissance où il joue un rôle dans La princesse lointaine, Coquelin rencontre Rostand et demande au poète de lui écrire un rôle. 

Comme il le fera pour Sarah Bernhardt à plusieurs reprises, Rostand construisit un personnage sur mesure, tenant compte des possibilités virtuoses de Coquelin. Et il faut avouer que l’auteur n’y va pas de main morte, multipliant les situations cocasses, les longues tirades nécessitant une verve endiablée, un panache hors du commun. Bref, un rôle sur mesure. 

Mais une question se pose : pourquoi avoir choisi Cyrano de Bergerac, auteur oublié du grand public ? Rostand voulait-il concilier, comme Dumas, un contexte historique – ici le règne de Louis XIII – et un filon romanesque dans le style des œuvres de cape et d’épée ? Coquelin était alors un choix judicieux pour incarner un héros proche de l’inoubliable d’Artagnan.

Les motivations de Rostand pour le choix de son personnage demeurent une énigme. Néanmoins ses biographes ont pu repérer un indice : la révélation en classe de seconde, par le professeur de français, d’une étude de Théophile Gauthier consacrée à Cyrano de Bergerac. De cette rencontre probable due au hasard est né un chef-d’œuvre. 

Mais Rostand est inquiet ; il a des doutes sur le succès de sa pièce programmée au théâtre de la Porte Saint-Martin pour la fin de l’année 1897. Le climat n’est pas à l’optimisme lors des répétitions : on pressent un four. La confiance et l’argent font défaut. Seul Coquelin garde le moral : il est sûr que ses talents d’acteur et de metteur en scène sauveront la pièce. Pourtant, jusqu’au bout, Rostand broie du noir : avant la première – le 27 décembre 1897 – il se jette pâle et tout en larmes dans les bras de Coquelin, en s’écriant : « Pardon ! ah ! pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure !… » 

Rostand redoutait peut-être une seconde bataille d’Hernani, liée à l’écriture de la pièce où les alexandrins sont battus en brèche, tronçonnés, disséqués, chahutés, découpés comme jamais on n’avait osé le faire. Bref une écriture théâtrale trépidante qui fait étinceler la langue française : les mots fusent, les phrases roulent… De quoi dérouter un public plutôt classique dans ses goûts. 

Tout le monde connaît la suite : Cyrano remporte un succès phénoménal et qui ne s’est jamais démenti avec le temps. Les autres œuvres de Rostand sont passées à la trappe – y compris L’Aiglon dont le triomphe n’était dû qu’à la prestation de la divine Sarah. Y aurait-il un mythe Cyrano ? Peut-être. Je crois surtout que l’exégète Patrick Besnier a trouvé la bonne explication :

« Cyrano est un apologue, une rêverie gigantesque sur la nourriture. À elle, tout est ramené ; rien n’échappe à son emprise. »

Au pays de Rabelais, de Gargantua et de Pantagruel, cela n’a rien d’étonnant. 

PLR