C’est un secret de Polichinelle : le Cyrano de Rostand n’est pas une copie conforme du véritable personnage, qui s’appelait Savinien de Cyrano de Bergerac. Il ne s’agit aucunement d’un portrait biographique. D’ailleurs le véritable Cyrano n’était pas gascon, même s’il est entré par la suite dans le régiment des cadets de Gascogne : d’origine sénonaise, il est né à Paris, et son Bergerac, à la sonorité fleurant bon le Béarn, se situait en réalité dans la vallée de Chevreuse. Mais il est clair que le Cyrano de Rostand est infiniment plus connu que le véritable personnage historique.
Rostand a pris de grandes libertés avec le personnage historique, mais comme le disait Alexandre Dumas : « Si j’ai violé l’histoire, au moins je lui ai fait de beaux enfants ».
Ce débat (fidélité à l’original, liberté et marge de manœuvre de l’auteur) est un débat permanent, protéiforme, inépuisable (nous en avons déjà parlé à propos du Nom de la rose, en exposant l’approche qu’en donnait Umberto Eco).
Le conflit entre ce qui est « historiquement vrai » et ce qui est « métaphoriquement signifiant », pour reprendre les termes du philosophe Onfray, peut évidemment mener à un « révisionnisme esthétique », comme dans le désolant film Amadeus de Milos Forman mettant en scène un Mozart caricatural et dérisoire.
Mais le Pierre-François Lacenaire de Prévert, dans Les enfants du Paradis, se présente au contraire comme un coup de chapeau intelligent au personnage. Alexandre Dumas n’a-t-il pas dit : « si j’ai violé l’histoire, au moins je lui ai fait de beaux enfants » ? (citation faite par Michalik, en réponse au philosophe chagrin qui lui faisait des reproches).
Il n’en reste pas moins que Rostand a repris dans sa pièce des traits authentiques et véridiques du personnage de Cyrano, en quelque sorte le cœur du personnage.
Dans le réel comme dans la fiction littéraire, Cyrano était un libre-penseur pour qui rien ne pouvait aller au-dessus de la liberté, un individualiste convaincu : « Mais …chanter, rêver, rire, passer, être seul, être libre (…) ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »[1]. Ses parentés d’esprit sont mentionnées en passant, au moment de mourir : « Mais oui, c’est là, je vous le dis, que l’on va m’envoyer faire mon paradis. Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée, et je retrouverai Socrate et Galilée »[2]. Le courage de Cyrano est surtout celui de déplaire, de n’écouter personne, de ne pas s’adapter. C’est bien le nombre de ses ennemis qui démontre la qualité du héros : « Et (je) m’écrie avec joie : un ennemi de plus ! »[3].
L’œuvre de Rostand s’inscrit dans une tendance littéraire bien précise : l’analogie entre Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas (1844), Le bossu, aventures de cape et d’épée de Paul Féval (1857), Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier (1863) et Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (1897) en dit long. Pour ces auteurs du dix-neuvième siècle, il ne s’agit pas seulement d’écrire des romans d’aventure, mais aussi de mettre en scène un personnage du dix-septième siècle, aventurier rebelle, de préférence gascon, militaire et issu de la petite noblesse. De tels personnages forment une synthèse habile entre nostalgie de l’ancien régime et soif de liberté. Ce n’est évidemment pas un hasard. Comme l’a magistralement expliqué Paul Bénichou dans son étude Morales du grand siècle[4], c’est à cette époque qu’en très peu de temps, une ancienne mentalité a cédé le terrain à une nouvelle mentalité, dont Bénichou développe les axes principaux, notamment à partir d’une comparaison entre Pierre Corneille (né en 1606) et Jean Racine (né en 1639), qui, dans l’espace d’une petite génération, ne parlaient plus du même monde. En effet, Corneille véhiculait un éthos aristocratique centré sur l’honneur et qui ne connaissait pas de compromis. Pour lui, la personnalité se situait nettement au-dessus et au-delà des événements qui pouvaient l’affecter, tandis que les personnages de Racine étaient devenus des êtres dépendants de ce qui allait leur arriver. Dans le monde de Corneille, on ne se soucie pas de plaire, dans celui de Racine, il faut absolument être aimé. Dans le monde de Racine, on a appris à calculer son succès, dans celui de Corneille on n’a que mépris pour une recherche du succès, seule compte la fidélité à soi.
Les développements apportés par Bénichou au sujet du monde de Corneille constituent un parfait portrait du personnage de Rostand. Les superbes tirades imaginées par Rostand n’expriment rien d’autre que la prétention qu’a Cyrano de rester fidèle à soi-même, à ne se plier à aucune contrainte, à aucun calcul, à aucun préjugé, à aucun conformisme, à aucune croyance : « Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le mensonge ? (il frappe de son épée le vide) Tiens, tiens ! Ha ! ha ! les compromis, les préjugés, les lâchetés !… Que je pactise ? Jamais, jamais ! Ah ! te voilà, toi, la sottise »[5]. Ou encore : « Mais le plus simple, de beaucoup, j’ai décidé d’être admirable en tout, pour tout »[6].
Revenons un instant sur l’appendice nasal dont Cyrano nous donne une liste si éloquente des métaphores possibles et qui est à la fois la cause de son malheur mais aussi le signe de son excellence. Comme l’écrit Patrick Besnier, « Qui aura deviné qu’il était phallique ? Rostand dit bien des choses en somme de ce nez, mais pas celle-là : preuve, si l’on veut, que c’est la seule qui compte »[7]. Ce qui autorise Cyrano à proclamer « que je m’enorgueillis d’un pareil appendice ».[8] Le priapisme nasal de Cyrano contamine son épée : « Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau : si vous continuez, il va rendre sa lame »[9]. Le caractère organique de l’épée rejoint la protubérance nasale : « j’ai des fourmis dans mon épée »[10].
A sa manière, Cyrano rejoint les nombreux tenants d’une critique des comportements conformistes et hypocrites, soumis à des normes configurées à la Cour. Ces auteurs, qualifiés de « moralistes » dans l’histoire littéraire, couvrent le dix-septième et le dix-huitième siècle. On peut sans doute voir Montaigne comme leur ancêtre (1553-1592), mais certains sont des contemporains de Cyrano, né en 1619 et mort en 1655 (La Rochefoucauld 1613-1680, La Fontaine 1621-1695, La Bruyère 1645-1696) et d’autres forment une seconde vague (Saint-Simon 1675-1755, Vauvenargues 1715-1747, Chamfort 1740-1794). Un grand outsider, Pascal (1623-1662), partageait leurs cibles.
Rostand est probablement le dernier maillon, tard venu, de la série du héros gascon évoquée plus haut (retard qu’on lui a d’ailleurs reproché, comme étant un auteur tardivement fasciné par le passé et prolongeant le romantisme après sa date de péremption) et de la tentative de pérenniser l’ambition d’être soi, sans se soumettre aux aléas de l’existence. Sans doute, pour autant, en a-t-il donné la formulation la plus limpide, construisant une synthèse éloquente entre la vieille éthique aristocratique et un romantisme littéraire qui touchait à sa fin.
Car la fin du romantisme littéraire ne signifiait pas pour autant la disparition d’un besoin romantique : l’extraordinaire succès de la pièce de Rostand ne l’a-t-il pas démontré de façon aveuglante ? Son drame romantique a survécu au vaudeville bourgeois. Le sentiment populaire, du moins à l’époque, ne se contentait pas du monde rapetissé de l’intérêt et du conformisme. Cyrano rappelle qu’il fut « philosophe, physicien, rimeur, bretteur, musicien et voyageur aérien, grand riposteur du tac au tac, amant aussi – pas pour son bien ! », bref, c’est encore un homme de la Renaissance, richement diversifié dans ses talents et centres d’intérêt, le genre d’homme dont plus tard, le philosophe Hegel donnera la formule suivante : « à ce dont un esprit se satisfait, on peut mesurer l’étendue de sa perte ». Et pour Cyrano, en-dehors du duel, le seul et véritable terrain de l’ambition, c’était bien l’esprit. Le reste — est négligeable.
Pourtant, le rôle du rebelle solitaire s’avère inséparable, ou presque, d’un besoin de public qui vient le contredire : autant Cyrano revendique sa solitude, autant, « homme-parole, il a en effet besoin constamment d’un public (…) Cyrano crée le théâtre autour de lui, par son seul mode d’être »[11]. L’ivresse de la solitude aurait-elle, pour exister, besoin de reconnaissance ? Une contradiction avec laquelle il faut vivre.
[1] Cyrano de Bergerac, Acte II , scène 8.
[2] Cyrano de Bergerac, Acte V , scène 6.
[3] Cyrano de Bergerac, Acte II , scène 9.
[4] Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Gallimard 1948.
[5] Cyrano de Bergerac, Acte V , scène 6.
[6] Cyrano de Bergerac, Acte I , scène 5.
[7] Patrick Besnier, Préface à Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Gallimard 1999 et 2023, p. 25.
[8] Cyrano de Bergerac, Acte I , scène 4.
[9] Cyrano de Bergerac, Acte I , scène 4.
[10] Cyrano de Bergerac, Acte I , scène 4.
[11] Patrick Besnier, Préface à Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Gallimard 1999 et 2023, p. 27.
