L’arme atomique, nouvelle peur de l’humanité? par PLR

Petit rappel historique

Pendant des siècles, les épidémies ont été source de frayeurs, et principalement la peste et le choléra. Combien de victimes ? Nul ne le sait avec précision, mais elles doivent se compter par dizaine de millions. D’autres peurs ont été liées à des superstitions, et l’on pense à la grande peur de l’an mille ou à des catastrophes naturelles (irruptions volcaniques, tremblements de terre…) que l’on a imputées jadis à une punition divine : Dieu punit les hommes pour leurs exactions… L’enfer n’existe pas que dans l’au-delà !

Mais le vingtième siècle a fait émerger de nouvelles menaces créées, cette fois-ci, de toutes pièces par l’homme : ce sont les armes de destruction massive, et en premier lieu la bombe atomique. Nous possédons désormais les moyens de nous anéantir, de faire sauter la planète Terre, de la faire disparaître des espaces interstellaires.

Et cette peur est bien réelle : chacun se souvient de deux dates où l’apocalypse nucléaire a endeuillé à jamais l’humanité : les 6 et 9 août 1945, les Américains larguent deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Seul pays à l’époque à disposer de cette arme de destruction massive, les Etats-Unis se croient invincibles. Mais très vite la course à l’armement nucléaire prend une dimension inquiétante : en 1949, l’URSS fait exploser dans l’atmosphère sa première bombe. Un vent de panique s’empare du Nouveau Monde. On soupçonne en effet Staline d’avoir copié la technologie « made in USA » grâce à des espions communistes infiltrés au Pentagone. C’est le début d’une période qu’on a appelée « le maccarthysme », du nom sénateur républicain du Wisconsin, Joe McCarthy, chargé d’une commission d’enquête. Sa brutalité inquisitoriale fit de nombreux ravages dans les mœurs politiques américaines. Ce grand chasseur de sorcières a sévi dans tous les milieux : à la radio, à la télévision, au cinéma, dans l’enseignement… C’est l’époque de la délation : de simples ragots vous font passer pour communiste, et vous vous retrouvez « à la rue » du jour au lendemain : citons, parmi de nombreuses victimes, Charles ChaplinDalton Trumbo (écrivain, scénariste et réalisateur), mais surtout les époux Ethel et Julius Rosenberg accusés sur des preuves jugées très légères à l’époque d’avoir communiqué aux Soviétiques des documents « secret défense » liés à la conception de la bombe atomique américaine. Leur condamnation à la chaise électrique pour espionnage attire des appels internationaux à la clémence : s’ensuit alors une campagne très médiatisée qui mobilise de nombreuses personnalités à travers le monde pour obtenir la grâce du Président Eisenhower. 

Avec la condamnation des Rosenberg à la peine capitale, la Guerre froide s’intensifie sur fond de course aux armements atomiques et avec l’extension de nombreux conflits dits « périphériques » qui opposent des armées communistes aux armées américaines (guerre de Corée, guerre du Vietnam…).  

Mais à l’automne 1962 le monde retient son souffle : la Guerre froide devient « chaude » et oppose pour la première fois – et directement – les deux superpuissances, avec en arrière-plan la possibilité d’un conflit de type nucléaire. 

Crise des fusées et docteur Folamour

Nouvellement élu Président des Etats-Unis en novembre 1960, J.F. Kennedy est confronté à plusieurs crises majeures dès son arrivée au pouvoir. La première d’entre elle concerne Cuba : un coup d’État avait renversé en 1959 le dictateur Baptista (politiquement proche des USA qui avaient de nombreux investissements sur l’île) et porté au pouvoir Fidel Castro. Celui-ci décide de nationaliser les avoirs américains pour financer son programme de réformes. La Maison blanche riposte en bloquant tout échange économique avec La Havane, puis la situation se dégrade à un point tel qu’une rupture des relations diplomatiques se produit au début de 1961. La nouvelle administration décide alors d’en finir avec Castro en organisant un débarquement armé au lieu-dit de « la baie des cochons » pour renverser le nouveau dictateur. Mais l’affaire, menée en avril 1961 par des exilés anticastristes avec l’aide de la CIA, échoue lamentablement et porte un coup très dur au prestige du jeune Président Kennedy.

Dans la perspective d’une nouvelle invasion américaine, le régime de Cuba sollicite la protection militaire de l’Union soviétique. Située à 150 kilomètres des côtes de Floride et en plein cœur de l’Amérique centrale, La Havane occupe une place stratégique de premier plan. Khrouchtchev accède à la demande de Castro et envoie 50 000 hommes, des sous-marins et des missiles nucléaires qui menacent directement le territoire américain. Ces installations sont repérées et photographiées par des avions de reconnaissance, ce qui conduit la Maison Blanche à décréter le blocus de l’île et à sommer le secrétaire général du PCUS de retirer ses forces avant que l’irréparable ne se produise. Kennedy engage alors une partie de bras de fer avec Moscou : la perspective d’un conflit nucléaire généralisé (le gouvernement américain avait en effet reçu l’appui des grandes puissances occidentales) se profile à l’horizon : le monde est au bord du gouffre. 

Les « deux K » trouvent finalement un terrain d’entente. Khrouchtchev, sentant peut-être qu’il est allé trop loin dans sa stratégie anticapitaliste, fait marche arrière. Après d’âpres négociations du 14 au 27 octobre 1962, l’URSS consent en effet à retirer ses installations de l’île, mais à deux conditions : 1/ que Kennedy prenne l’engagement solennel de ne pas envahir Cuba ; 2/ que les Etats-Unis retirent leurs missiles de Turquie, lesquels menaçaient le territoire de l’URSS. 

Cette grave crise de la Guerre froide ne fut pas sans conséquences. Elle donna au jeune Président américain un prestige diplomatique sans précédent dans l’histoire des relations internationales : son habileté, ses capacités de négociation ont fait plier le monde communiste et son principal dirigeant. Pour Khrouchtchev, ce fut l’inverse : son propre camp l’accusa de « capitulationnisme » et ce fut certainement la cause de son éviction à la tête du PCUS moins de deux ans plus tard. Enfin, en vue d’avoir un dialogue direct en période de tension, le Kremlin et la Maison blanche installèrent une ligne téléphonique baptisée par la presse « le téléphone rouge. »

Précisons, pour clore ce bref rappel historique, qu’à partir de 1963, le monde a connu, suite à la crise cubaine, une période de « détente » où les deux superpuissances ont souhaité initier des relations moins conflictuelles en négociant notamment des accords sur la limitation des armements stratégiques : ce sera les accords SALT (Strategic Arms Limitation Talks). Le premier accord fut signé entre Brejnev et Nixon en 1972, le second entre Brejnev et Carter en 1979.        

Stanley Kubrick, dans son film docteur Folamour sorti sur les écrans en 1964 deux après la crise de Cuba, a fait un pari audacieux : traiter de façon humoristique et déjantée un sujet d’une gravité exceptionnelle qui a failli coûter la vie à des dizaines de millions de personnes. On peut s’interroger à bon droit sur les motivations du cinéaste : voulait-il égratigner le monde des dirigeants politiques et montrer leur incompétence en période d’escalade atomique ? Mais peut-on tourner en dérision les menaces atomiques et la perspective de la fin du monde ?  Docteur Folamour a-t-il été projeté sur les écrans japonais ? Qu’auraient pensé les rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki en voyant l’arme atomique traitée comme une plaisanterie de collégien ? Charles Chaplin dans Le Dictateur s’est permis de brocarder l’un des tyrans les plus odieux de l’Histoire, mais il a su rester à notre avis dans les limites de la décence. 

Derrière les pitreries de Peter Sellers en docteur Folamour, ancien nazi chargé de trouver une solution en cas d’apocalypse nucléaire, on peut avoir des réticences et s’interroger sur les limites du rire. 

PLR