Peter Sellers était un acteur très apprécié de Kubrick, qui, connaissant ses talents en la matière, lui laissait beaucoup de latitude pour improviser. Dans Folamour, Sellers réussit le tour de force unique[1]d’interpréter trois personnages (le président des États-Unis, le savant Folamour d’origine allemande et l’officier britannique Lionel Mandrake), et il était prévu qu’il tienne également le rôle du pilote fou, le commandant « King » Kong, mais franchement, on ne peut pas imaginer un jeu plus approprié que celui de Slim Pickens, le rustre du Midwest dans toute sa splendeur (presque à égalité avec George C. Scott).
Le rôle le plus savoureux de Sellers, celui de Folamour, lui permet de s’exprimer avec un fort accent allemand. Or, dans cet autre chef d’œuvre de Kubrick, Lolita, Sellers interprétait l’écrivain pervers pédophile Clare Quilty et celui-ci, pour approcher Lolita et pour éconduire Humbert Humbert, se déguisait en psychiatre d’origine allemande, le Dr. Zempf, et s’exprimait ici aussi avec cet accent à couper au couteau. Il faut dire que la psychanalyse américaine avait été lancée aux USA par des immigrés juifs allemands ou autrichiens, et aussi que l’accent allemand est un procédé très populaire pour faire rire aux USA. Même le célèbre pianiste canadien Glenn Gould aimait à dériver de ce côté, au cours de ses interviews, en mimant l’élocution d’un chef d’orchestre germanique. Effet hilarant garanti ! A noter que Henry Kissinger avait un accent allemand, de même que l’expert nucléaire Herman Kahn. On dit que Sellers s’était inspiré de l’accent allemand de Weegee (de son vrai nom Ascher Fellig, juif originaire d’un shtetl en Galicie), le célèbre photographe de faits divers, que Kubrick avait embauché comme photographe de plateau.
La plupart des dialogues de Sellers ont été improvisés. Pendant son service militaire à la RAF, Sellers se livrait déjà à des imitations ironiques des officiers, ce qui aurait pu lui valoir dix ans de prison militaire. À l’origine il voulait interpréter le Président américain comme un personnage falot, timide, sans cesse occupé à se servir d’un inhalateur contre le rhume. Tout le monde était plié sur le plateau (comme le rapporte Paul Duncan, les fous rires de l’équipe ont été jusqu’à provoquer la perte de toute une journée de tournage). Kubrick a finalement dissuadé Sellers de caricaturer le chef de l’État américain de façon excessive car pour lui, le Président restait le seul individu raisonnable et lucide dans cette histoire.
Sellers a par exemple improvisé la main droite gantée de noir de Folamour en subtilisant un gant dont Kubrick se servait pour se protéger des brûlures de lampes, et que Sellers trouvait sinistre. L’accessoire est devenu un élément important du personnage, un trait de génie pour accentuer le côté monstrueux et inquiétant du personnage, sa dépendance de réflexes nazis devenus autonomes (reprise du syndrome neurologique de la main étrangère)[2]. Le personnage de Folamour est clairement issu du monde de Fritz Lang et de F. W. Murnau, un homme sinistre et inquiétant, assoiffé de pouvoir bien qu’handicapé (Mabuse).
Un usage comique de cette situation n’est pas rare : les clowns utilisent fréquemment la démonstration d’une réaction involontaire mais incontrôlable, à l’instar de Groucho Marx qui à la vue d’une jolie fille voyait immédiatement se déclencher des attitudes physiques grotesques immaîtrisées. Certains exemples réels, chez des patients, ne manquent pas en effet d’être drôles : ainsi, la main gauche éteint et jette la cigarette que la main droite venait d’allumer. [3]
Le syndrome de la main étrangère peut aller loin : « certains patients s’engagent dans une véritable personnification de la main concernée », en lui attribuant un nom et, ainsi, une identité.
Après une dispute un peu violente avec Kubrick, Sellers, essayant le rôle du pilote, est tombé du cockpit, à 5 m du sol, et s’est cassé une jambe. C’est ainsi qu’il a fini dans le fauteuil roulant. Impossible de le réintroduire dans le cockpit, d’où changement de casting. En même temps, malgré ses talents d’imitation, Sellers ne réussissait pas à prendre un accent de plouc texan approprié. Toutes ces raisons expliquent l’abandon du rôle de Kong par Sellers. Mais son rôle a été considérablement enrichi par sa chaise roulante, faisant de lui un infirme (accessoire symbolique qu’on retrouve aussi avec le personnage de l’écrivain Frank Alexander dans Orange mécanique, et Lord Charles Reginald Lyndon dans Barry Lyndon). L’infirmité de Folamour se place en contrepoint de sa volonté de puissance immodérée.
On connaît les noms des personnages qui ont pu inspirer le personnage de Folamour : Wernher von Braun, ingénieur à l’origine des missiles allemands V2, et Reinhard Gehlen, ancien chef du renseignementpassant à l’Ouest avec l’ensemble des informations détenues concernant l’URSS, puis revenu en Allemagne dès 1946 pour y fonder et organiser les nouveaux services de renseignement, l’Organisation Gehlen, rebaptisé le Bundesnachrichtendienst, financé par les Américains et chapeauté par la CIA. Mais la liste est évidemment bien plus fournie que ces deux personnages : environ 1.500 scientifiques allemands issus du complexe militaro-industriel de l’Allemagne nazie, repris pour lutter contre l’URSS et pour récupérer les armes secrètes du Troisième Reich (« opération Overcast », devenue « opération Paperclip »).
JPB
[1] Si l’on met de côté le record absolu d’Alec Guinness dans Noblesse oblige, de Robert Hamer : 8 personnages masculins et féminins, membres de la famille d’Ascoyne !
[2] En réalité, il s’agit d’une pathologie neurologique très rare appelée « syndrome de la main étrangère » ou encore « syndrome de la main anarchique », souvent due à une lésion cérébrale. Le sujet ressent la main comme lui appartenant mais perd toute maîtrise sur elle de sorte qu’elle peut agir en toute autonomie, comme si elle avait sa propre volonté.
[3] Le thème d’une main dont le sujet se dissocie est abordé par ce qui à mon avis fut le meilleur film de Tod Browning, malgré les surprenantes qualités bien connues de Freaks. Il s’agit de The Unknown (L’inconnu), tourné en 1927 avec l’extraordinaire Lon Chaney : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Inconnu_(film,_1927). De façon générale, le cinéma a exploité ce thème sous l’angle d’une activité criminelle incontrôlée, où le membre étranger opère comme une métaphore de l’inconscient.


