À cette époque de la guerre froide, le monde a frôlé une troisième guerre mondiale.
Pour empêcher d’autres nations de se doter de la bombe nucléaire, le Président John F. Kennedy avait rappelé qu’il s’agissait d’une épée de Damoclès nucléaire suspendue par « le fil le plus mince, susceptible d’être coupé à tout moment par accident, par erreur de calcul ou par folie ».
Les missiles soviétiques pouvaient toucher les USA en 30 mn, ils étaient repérables 15 mn après leur lancement, d’où la nécessité d’une riposte immédiate : nous sommes exactement dans le sujet du film.
Un cauchemar aussi surdimensionné pouvait-il être traité autrement que sur le ton d’une énorme bouffonnerie ? Quand l’humanité remet en cause sa propre existence, peut-on en parler sérieusement ? Si on voulait conserver le sérieux, il faudrait aller au bout du sérieux : au désespoir. L’humour noir est une autre porte de sortie. Il inclut l’idée que, dans ces conditions, il n’est plus possible de prendre l’humanité au sérieux — puisqu’elle ne le fait même pas elle-même.
Pour se livrer à cet exercice, il faut une certaine audace. Et pour réussir l’exercice, il faut en plus un très grand talent. Existe-t-il beaucoup d’exemples d’une telle réussite ? Faisons un petit tour de piste.
En 1997, je me rappelle que je ne voulais pas aller voir La vita è bella de Roberto Benigni en me disant que c’était de très mauvais goût de tourner un film comique dans un camp de concentration. J’avais tort, et je n’avais pas pris en compte le talent de l’auteur, à la fois acteur principal, metteur en scène et scénariste (avec Vincenzo Cerami). Il est vrai que le film de Benigni ne se déroule pas entièrement dans un camp. La première partie du film décrit la vie quotidienne plaisante et une rencontre amoureuse dans une petite ville d’Italie, progressivement perturbée par la montée du fascisme. Et quand le film passe au camp, il raconte comment le personnage principal, Guido Orefice, tente de transférer un peu de l’atmosphère bon enfant dans cet environnement absolument sinistre, afin de ne pas désespérer son petit garçon, Giosuè. L’humour du film ne banalise ni ne cautionne, à aucun moment, la violence exercée par le régime fasciste, bien au contraire. Il fait avec un humour auquel personne ne croit (hormis Giosuè) le pari de sauver un peu d’humanité dans un monde totalement déshumanisé. Mais ses prouesses ne le préserveront pas du sort commun des victimes. Le petit Giosuè parvient, lui, à survivre.
Un autre film, plus ancien, lui aussi film à grand succès, est To be or not to be (1942), dont le titre français est Jeux dangereux. Tourné en pleine guerre par un exilé juif ashkénaze d’origine allemande et biélorusse, Ernst Lubitsch, le film narre l’occupation nazie de la Pologne en 1939, et les actes de résistance d’une troupe de comédiens de théâtre polonais, aidés par un parachutiste britannique. Là aussi, on a du mal à imaginer un aspect drôle dans cette situation. Et pourtant le génie de Lubitsch en fait un chef d’œuvre désopilant. Son ironie n’accable pas seulement le pataud colonel Ehrhardt et la rigidité germanique, mais elle n’épargne pas non plus les personnages les plus sympathiques que sont l’acteur Joseph Tura, son épouse Maria Tura ou le pilote britannique d’origine polonaise, Stanislav Sobinski, sans parler de l’acteur Greenberg récitant avec son compère Rawitch la célèbre tirade de Shylock dans Le marchand de Venise. Le film date de 1942 : avait-il conscience de l’étendue du carnage européen qui venait de commencer avec la conférence de Wannsee et des massacres déjà perpétrés des Einsatzgruppen en Pologne ? Le film se situe plutôt par rapport à une classique guerre d’occupation, avec une dérision acide de l’occupant : un acte de résistance.
Enfin, n’oublions pas Le dictateur de Chaplin, paru deux ans plus tôt, en 1940, dont, paraît-il, la caricature du Führer avait fait entrer Hitler dans une gigantesque rage de colère. Chaplin avait visé juste, il avait blessé le narcissisme du tyran aux yeux du monde entier. Il avait atteint au maximum d’efficacité qui soit possible pour un simple film.
En France, les décennies d’après-guerre ont multiplié les films burlesques où l’occupant nazi était moqué de façon simpliste, comme si le combattre était un jeu d’enfant. Retenons dans cette série La grande vadrouille, sorti en 1966, qui reste très populaire, notamment en raison de l’extraordinaire duo Bourvil – De Funès, alors qu’à sa sortie il avait récolté une pluie de critiques négatives. Les qualités irrésistibles du film tendent néanmoins à fortement banaliser la gravité de la situation, à une époque où rien ne pouvait plus être occulté.
Mais aucun de ces films ne se plaçait face au péril absolu, celui d’une fin du monde du fait d’un conflit nucléaire.
Docteur Folamour détient cet insolite privilège. Le point de vue pessimiste du cinéaste lui permet de traiter les sujets avec une hauteur et une distance qu’on retrouvera dans l’ensemble de ses films, le plus brillant sur ce plan étant sans doute Barry Lyndon, où le récit picaresque de William Thackeray est traité sur un mode voltairien. Nous y sommes dans le monde de Candide (1759) où selon les termes de Voltaire « rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque. » Pensons aussi à la terrible satire de Jonathan Swift écrite en 1729 sur le sort des enfants pauvres envisagés comme aliment pour les riches : Modeste Proposition pour éviter que les enfants des pauvres ne soient une charge pour leurs parents ou leur pays, et pour les rendre utiles au public.
Un terrain absurde appelle l’humour, l’ironie, la dérision. Rien d’autre n’est à la mesure. L’humour noir n’a pas sa place malgré la gravité du sujet, mais précisément en raison de cette gravité. Et la menace d’annihilation nucléaire est l’absurdité même : supprimer l’humanité pour triompher d’un adversaire[1] ! L’humour noir vise à provoquer le spectateur. La provocation vise à interrompre son sommeil. Je me souviens d’une caricature lue il y a très longtemps dans un organe de presse et qui rejoignait à la perfection le Dr. Folamour : une caricature d’un couple assis devant la télévision, assoupi dans ses habitudes. Dans une première image le téléviseur annonce que « les Russes viennent de lancer des missiles contre nous », dans une seconde image le speaker annonce que « nous apprenons que les missiles vont nous frapper dans quelques instants », et la troisième et dernière image décrit un écran brouillé (la chute des missiles a commencé) et l’homme dit à sa femme « qu’est-ce qu’il y a sur les autres chaînes ? ». Kubrick avait bien compris que c’est de cette perte de réalité qu’il est question, de cette torpeur qui est pire que tout.
Le problème c’est qu’on n’en sort pas. Dans le film, une fois que la catastrophe est annoncée, personne n’en prend vraiment la mesure. Par exemple, l’ambassadeur russe continue à espionner, tandis que Strangelove et Turgidson rêvent du futur lupanar. Et le pilote texan, le commandant Kong, se croit au rodéo dans son patelin d’origine. Mais que faut-il pour réveiller les endormis ?
Pour parvenir à ses fins, Kubrick a profondément modifié le roman d’origine. Il a dit à son ancien partenaire coscénariste James B. Harris, à ce propos : « je crois que le meilleur moyen de raconter cette histoire, d’avoir un impact, tout le dilemme thermonucléaire, serait mieux raconté sous une forme satirique, une comédie, qu’à travers l’histoire rigide qu’on a écrite ».
L’écrivain Terry Southern, un « beatnik existentialiste » à l’époque, compagnon du Paris littéraire des années 50, puis des beat writers de Greenwich Village et du Swinging London des années 60, a beaucoup coopéré en tant que coscénariste à la transformation du script en comédie satirique. En osmose ininterrompue avec Kubrick, il a travaillé à Londres pendant deux mois pour accoucher de la version finale de ce qui allait se tourner aux studios Shepperton. « Quelle est la chose la plus outrancière que ce personnage puisse dire tout en restant crédible ? » demandait Kubrick à Southern, bien décidé à ne pas quitter cette ligne de crête. « Pureté d’essence des fluides physiques », par exemple, est un modèle de dérision bien ciblée : les ressources de la paranoïa y sont concentrées. Et cela repose la question bien connue : si le pouvoir attire les cas pathologiques, peut-on être assoiffé de pouvoir tout en restant un être équilibré ?
Pour autant, les éléments ironiques ne sont parfois rien d’autre qu’une formule dérivée du langage officiel existant : « Peace is our profession » figurant sur un panneau de la base militaire de Burpelson, rappelle que dans tous les pays du monde, l’armée est qualifiée de « défense nationale ». C’est rassurant : faut-il en déduire que personne n’a l’intention d’attaquer ?
Rappelons pour finir que la guerre nucléaire a été traitée au cinéma de façon non ironique par :
- Stanley Kramer en 1959, avec le film Le dernier rivage (On the Beach) qui raconte les derniers moments vécus en Australie dans l’attente de l’impact d’une bombe nucléaire (avec Gregory Peck, Ava Gardner, Fred Astaire et Anthony Perkins),
- Sidney Lumet, qui tourna en même temps que le film de Kubrick (1964) son Fail safe (Point limite)avec Henry Fonda et Walter Matthau, abordant le même sujet que Folamour mais de façon dramatique. Inquiet de cette simultanéité, Kubrick avait d’ailleurs obtenu par voie judiciaire une sortie plus tardive du film de Lumet. Le film de Lumet a eu peu de résonnance comparé à Docteur Folamour.
- Peter Watkins, qui tourna en 1966 La bombe (The War Game), un documentaire-fiction commandé par la BBC, simulant les effets d’une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, et qui reçut l’Oscar 1967 pour le meilleur documentaire.
- Nicholas Meyer en 1983 avec Le jour d’après (The Day After), avec Jason Robards, un téléfilm qui décrit comment quelques personnages du Kansas tentent de survivre à une frappe nucléaire,
- Mick Jackson la même année, 1983, avec Threads, un téléfilm britannique voulant dépeindre un hiver nucléaire dans la ville de Sheffield, et démontrer l’impossibilité d’une « civilisation post-apocalyptique » en raison des contaminations nucléaires,
- Shohei Imamura, l’auteur de La balade de Narayama, qui signera en 1989 son Pluie noire, rappel désespérant du bombardement de Hiroshima sous forme d’un documentaire décrivant le désastre médical et l’exclusion sociale dont ont souffert les hibakusha (survivants du bombardement d’Hiroshima).
JPB
[1] On attribue au Président Nixon la phrase « je préfère voir ma fille mourir plutôt que de la voir vivre sous un régime communiste ». On ne sait pas ce qu’en pensait sa fille.


