A propos du film Docteur Folamour, par MF

Dans ce qui suit, je me suis basé sur un texte de Loic Blavier, critique de film. 

ANALYSE DU FILM

Dr. Strangelove est un film amené très haut par son incroyable galerie de personnages. Mais sans portée thématique, cela ne serait pas grand-chose. Un simple film comique, or c’est bien plus que cela. 

Dr. Strangelove est un film comique de politique-fiction, autrement dit une satire violente. 

Les personnages ne sont que des éléments permettant de véhiculer le message critique du réalisateur et de ses scénaristes à l’encontre du monde politique et militaire, ainsi que de mettre en avant les dangers que représentent la guerre froide et la course aux armements. 

Une manière de resituer le problème dans l’esprit du spectateur.

Le générique de début, présentant les bombardiers sur fond de musique sirupeuse, légère, va donner le ton de la satire et du comique de situation.

Un casting sans-faute. Des acteurs tous possédés par leurs rôles, les personnages calibrés à la base comme des caricatures portant le discours du film sur leurs épaules. 

Peter Sellers, prévu au départ pour 4 rôles, celui de Mandrake, celui du Président Muffley, celui de Folamour et celui du Major Kong, il ne tiendra finalement que 3 rôles.

A l’officier Anglais Mandrake, il donne un côté profondément British, tout en retenue et en maîtrise de soi. En décalage avec la situation de possible guerre nucléaire ! 

Lorsque le Général Ripper (Sterling Hayden, Jack l’étrangleur) lui annonce : Nous sommes en pleine guerre chaude », il réagit par un « Ah zut… » !). 

Il doit récupérer le code de rappel, et le temps presse… Cela fait, tout n’est pas encore gagné. A cet égard, sa rencontre avec les troupes fédérales dirigées par le Colonel « Bat » Guano (excréments de chauves-souris), venues investir le camp, reste un moment d’anthologie dans lequel Mandrake devra affronter les pires détails s’opposant à son appel au Pentagone : (L’opératrice téléphonique refuse de passer la communication s’il ne paie pas, Bat Guano lui parle des risques qu’il court à voler l’argent du distributeur de Coca-Cola…).

Sellers interprète le Président Muffley assez dépassé par les événements, cherchant par tous les moyens possibles à rectifier la situation. Ce Président est un personnage fade, sans grand relief, perdu au milieu d’un vaste PC de guerre parmi une foule de protagonistes tous plus cinglés les uns que les autres 

(Le Président Muffley contacte au téléphone le Président soviétique Kissov, cinglé lui aussi). Pourtant, l’autorité suprême, c’est lui.

3ème rôle de Sellers, le Docteur Folamour, ancien Nazi, handicapé, dont la main droite a gardé le réflexe mécanique du salut hitlérien (qu’il tente vainement de dissimuler) dont le vocabulaire reste très attaché à son passé auprès du dictateur. Perpétuellement, Folamour donne l’impression d’être sur le point d’exploser. Il semble à l’étroit dans son fauteuil, dans la retenue que lui impose sa présence pour une réunion de crise au milieu des élites du pays. Bref, Folamour personnage exubérant qui tente de dissimuler son caractère. De là naît l’humour. Beaucoup de spéculations ont eu lieu sur l’identité de Folamour. Beaucoup y voient une transposition de personnalités réelles. 

Henry Kissinger, d’origine allemande et auteur de 2 livres sur le nucléaire, est notamment cité dans le film. 

Mais lorsque le film fut réalisé, en 1964, Kissinger n’était alors qu’un obscur professeur d’Harvard.   D’autres parlent de Edward Teller, un physicien qui travailla à la création de l’arme nucléaire américaine. 

Herman Kahn, un théoricien nucléaire, est également cité. Il employa le mot « seulement » en estimant le nombre de pertes humaines en cas de conflit nucléaire. 

Ses théories quant au futur de l’humanité n’étaient de plus pas très éloignées de celles proposées par Folamour à la fin du film.    

Enfin, dernier nom évoqué : Werner Von Braun. Un scientifique nazi, fidèle au régime et à sa doctrine, ayant rejoint l’occident après-guerre. D’une grande froideur, ne s’encombrant pas de considérations humanistes, c’est le nom qui recueille le plus de suffrages lorsque l’on cherche à rapprocher Folamour à une personnalité distincte. 

On peut voir le personnage de Folamour comme la combinaison de toutes ces personnes.

Autre personnage : le Général Ripper, un militaire totalement paranoïaque persuadé de l’infiltration des Communistes et de leur effort pour corrompre les « fluides corporels » de la population. 

Sterling Hayden interprète symboliquement ce personnage, car l’acteur fut Communiste. Il combattit pendant la deuxième guerre mondiale au côté des partisans yougoslaves et fut même décoré par le Maréchal Tito. Bien entendu, de retour au pays où il s’est brièvement lié au Parti Communiste, il connut quelques déboires avec le McCarthysme. Sa présence dans le rôle de Ripper, le patriote actif, n’est pas un hasard. En quête permanente d’ironie, Kubrick a probablement jugé que personne d’autre qu’un ancien Communiste ne pouvait incarner un tel personnage ! Et comme cela ne suffit pas, Hayden livre une prestation exceptionnelle donnant à Ripper une attitude entêtée et sérieuse, se voulant digne du sauveur de l’humanité que le bonhomme croit être. 

De la folie furieuse, que Kubrick va renforcer par un cadrage fait de gros plans et de contre-plongées lors des scènes de tirades grandiloquentes (lorsque Ripper explique à Mandrake le pourquoi de son acte, lorsque la base est définitivement investie par les troupes extérieures…).

Enfin, parlons de Buck Turgidson interprété par George C. Scott (un spécialiste des rôles de militaires et d’hommes politiques), qui vole presque la vedette à Peter Sellers. Turgidson est donc le général rattaché à l’US Air Force et va de ce fait occuper une position majeure dans un rôle de conseiller du Président. Mais si le Président est mou, indécis, en revanche Turgidson est un militaire survolté par les événements, autant dans ses paroles que dans son physique (il gesticule sans cesse, il ne tient pas en place) méprisant les Communistes et franchement fier des talents de l’armée US (il va presque se vanter qu’un des avions ne puisse avoir été abattu).

Quasi-hystérique mais tentant de se contrôler, le général Turgidson passera son temps à donner ses opinions extrêmes, en les exprimant de façon à les relativiser, il suggère de mener l’attaque jusqu’au bout, il dit :  » Mr. Le Président, je ne dis pas que l’on ne va pas perdre quelques cheveux de nos têtes, je dis qu’on n’aura pas plus de 10 ou 20 millions de tués, au maximum… Ça dépendra des aléas… !). 

Il trouvera le temps pour quelques digressions totalement inappropriées dans un tel contexte : sa copine (sa secrétaire) l’appelle au téléphone lorsqu’il se trouve au PC de guerre, malgré les reproches qu’il lui fait, il finira par lui dire qu’un jour elle deviendra Mme Turgidson…et avant de finir la conversation il déclare  » et n’oublie pas de faire tes prières « . 

A propos du Dr Folamour, il dira d’un air satisfait  » En tout cas pour moi, c’est toujours un Fritz « . 

Avec Buck Turgidson, c’est un certain aspect primitif qui est porté au sommet de l’armée américaine. Paradoxalement, à force de susciter l’humour le personnage deviendra éminemment sympathique. 

Quelque part Kubrick nous montre que la sympathie que peuvent nous inspirer nos dirigeants n’est qu’une façade, et que l’on ne sait pas ce qui se cache derrière.

Le Major Kong (King) vaut également le détour. Un Texan qui dès que l’ordre d’attaquer l’URSS est reçu, va revêtir son chapeau de cow-boy, qui sera particulièrement le bienvenu lorsqu’à la fin du film il chevauchera la bombe dans un esprit très rodéo.

L’ambassadeur soviétique De Sadesky peut également être mentionné : personnage froid, représentant l’intérêt de son pays et de sa doctrine (il ne fume que des havanes et pas de cigares jamaïcains car il ne consomme pas de produits faits par « les suppôts de l’impérialisme »).

Parlons du Président soviétique Kissov qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, mais dont on peut imaginer le caractère grâce à ce que lui dit Muffley au téléphone. On devine donc que c’est la caricature même du Russe, Nikita Khrouchtchev par exemple (Pendant une réunion, Khrouchtchev a déjà retiré une de ses chaussures pour taper sur la table afin de se faire entendre). Il est ivre, il tient des conversations surréalistes avec son homologue américain débattant pour savoir lequel d’entre eux est le plus navré de ce qui est en train de se produire !).

PROMOTION DU FILM

Tout d’abord, le métrage commence par un avertissement de la Columbia déclarant que le Pentagone a toujours pris les mesures nécessaires pour éviter les événements relatés dans le film. 

Outre l’aspect promo d’un tel avertissement, cela démontre que le film a été pris aux sérieux par les autorités. Ensuite, le film met en avant le fossé qui existe entre le peuple et ses dirigeants. Jamais dans le film le peuple n’a son mot à dire. Pas un seul personnage issu du peuple n’apparaît à l’écran.

On imagine que ce peuple n’est même pas au courant de ce qui est en train de se dérouler. Message déjà inquiétant à l’époque et toujours inquiétant de nos jours, où l’on ne peut pas dire que le fossé entre la population et les classes dirigeantes se soit réduit. Inquiétant aussi quand on nous montre, même de façon humoristique et exagérée, que ceux qui nous gouvernent ne sont qu’un ramassis d’abrutis. Car oui, Dr. Strangelove s’en prend aux écarts des « élites ».

LA SEXUALITE, JEU DE POUVOIRS  

En premier lieu, point central du film, il donne à leurs pouvoirs une connotation sexuelle : le pouvoir leur donne une jouissance quasi-sexuelle.

Le film démarre par des plans d’avions « copulant » entre eux à la faveur d’un ravitaillement, et se finit par le Major Kong chevauchant sa bombe de manière très sexuelle (avec cris de plaisir à l’appui).

LES NOMS DONNES AUX PERSONNAGES :

Jack Ripper (Jack l’Eventreur) n’est pas spécialement un nom approprié pour quelqu’un qui veut la paix. King (Kong), le chef du bombardier, n’est pas un nom faisant dans la délicatesse. 

Buck est le surnom qu’on donne aux animaux mâles. 

Kiss-off (Kissov) signifie en gros « envoyer chier ».

Bat Guano : traduction fiente de chauve-souris. 

De Sadeski : référence au brutal marquis de Sade.

« Mandrake » (mandragore en Français) est une plante aphrodisiaque aidant également la fertilité. 

Il est le second du Général Jack Ripper (Jack l’éventreur s’en prend aux femmes), lequel général va finir par avouer à demi-mots son impuissance. Il a senti que ses fluides n’étaient plus purs lorsqu’il a ressenti une certaine fatigue pendant l’acte d’amour. Depuis, il « refuse de donner sa substance aux femmes ». Il est juste devenu impuissant. 

Il cherche à combattre les Communistes qui sont selon lui à l’origine de la corruption de ses fluides corporels et donc de cette impuissance. En attaquant les Soviétiques, il ne cherche rien d’autre qu’à se venger et à pouvoir reconquérir ses capacités. 

Mandrake est censé être là pour l’aider à combattre sans avoir recours à cette solution radicale (l’aide que peut apporter la mandragore dans les relations sexuelles).

« De Sadesky » référence au marquis de Sade, est adepte des plaisirs extrêmes et correspond bien à cette description : son pays va imposer une certaine « punition » à l’Amérique, punition qui fera mal aux deux côtés, il aime prendre des risques à titre personnel (il prend des photos en douce du panneau de contrôle du PC de guerre). 

« Merkin Muffley », tout comme Muff, sont en argot des termes désignant les poils pubiens du sexe féminin. Le pouvoir est donc encore une fois en relation avec le sexe. Paradoxalement, le nom du Président désigne la femme, ironique lorsque l’on songe qu’il n’y a pas une seule femme dans tout le PC de guerre. Et pourtant, le Président étant la plus haute autorité, l’idée de la femme parmi tous ces hommes occupe donc un point central. 

Dr Folamour est un nom assez évocateur « Strangelove » (Merkwürdigliebe, en Allemand) représentant bien ce qu’est le personnage : un personnage au pouvoir étrange, malsain, qui finira par l’emporter. 

SCENES DIRECTEMENT LIEES AU SEXE : 

Le Major Kong, qui lit Playboy. Les préservatifs qui figurent dans la trousse de secours des soldats à l’intérieur du bombardier. 

Et Buck Turgidson, le temps d’une scène où l’on voit la seule femme du film Tracy Reed établit un parallèle direct entre le sexe et le pouvoir. Buck doit partir au PC de guerre laissant la jeune fille seule, sur le lit qui dit qu’elle n’a pas envie de dormir. Buck lui répond qu’il sera bientôt de retour et lui conseille de faire un compte à rebours, qu’il sera de retour avant qu’elle ne puisse crier « décollage ». Encore une fois, l’armée (US Air Force ici) et le sexe sont associés.

Bref, à travers ces connotations sexuelles, Kubrick nous décrit un pouvoir vicié où le plaisir de dominer et de laisser libre court à l’instinct bestial jouent énormément, et finissent même par prendre le dessus sur le bon sens. Ainsi le pouvoir est corrompu.

AUTRES SCENES PARLANTES : 

 » Peace is our profession  » peut-on lire dans la base dirigée par Ripper. Pourtant, dès le départ avant même le début des hostilités, tout semblait indiquer le contraire. 

La brutalité est ainsi inhérente à tous ces puissants, du côté américain comme du côté soviétique. Même si c’est le côté occidental qui en prend le plus pour son grade, l’Union Soviétique n’est pas non plus à sauver, loin de là. Donc, le  » Peace is our profession  » devient alors particulièrement savoureux. Afin d’appuyer encore l’hypocrisie latente, Kubrick a recours à d’autres procédés, des plans ou des dialogues mémorables. Ainsi, le réalisateur enchaîne par la violente prise de la base, avec une véritable scène de guerre à l’appui (Ripper lui-même dans son bureau tire à travers la fenêtre). De même, Kubrick nous montre le plan d’un soldat penché, proche du sol, en train d’avancer péniblement tandis que ses compagnons sont à terre… alors que dans le fond les mots « Air Force Base » apparaissent.

Tout un tas de subtils effets satiriques appuyant l’hypocrisie qui règne et l’absurdité totale des événements. Le Président Mufflin lui-même aura une phrase qui va parfaitement résumer le paradoxe entre l’apparente volonté de préserver la paix et la réalité propice aux conflits en tous genres. A Turgidson et De Sadesky qui se chamaillaient pour une histoire d’appareil photo, il dira :  » Messieurs, vous ne pouvez pas vous battre ici, vous êtes au PC de guerre ! « . Bref, ce sont bien tous d’irresponsables hypocrites. Le non-dit règne parmi eux. Question d’apparence.

C’est peut-être aussi pourquoi Turgidson apparaît sympathique. C’est le seul qui laisse libre court à ses pensées, aussi tordues soient-elles. Et pourtant, c’est également un irresponsable. Il nie les erreurs du plan qu’il avait élaboré (le plan R comme Robert), plan qui permettait à un Général de prendre lui-même l’initiative d’une attaque contre l’URSS, exemple. « Monsieur le Président, je ne crois pas qu’il serait très juste de condamner tout un programme à cause d’une seule défaillance « . Même les personnages agissant plus sur le terrain, recevant les ordres plus qu’ils ne les donnent, ne sont pas dépourvus de toute absurdité. 

Le Major Kong va ainsi donner un speech à ses hommes mettant l’accent sur les possibilités futures qu’une bonne prestation peut apporter à leur carrière. Très malin, à l’aube d’un conflit nucléaire. 

Mandrake, personnage raisonnable, va lui aussi lâcher sa petite phrase anodine mais pleine d’amertume, prouvant que lui aussi en son for intérieur n’est pas exempt de toute brutalité. Lorsque Ripper lui demande ses expériences à la guerre, le stress aidant, il sort quelques phrases à l’humour très british, très noir. En parlant des Japonais et de la torture qu’ils lui ont infligée, il dira par exemple d’une façon désinvolte et se parlant quasi à lui-même :  » Oh ils ne me torturaient pas pour me faire parler… ils le faisaient juste pour s’amuser les salauds… c’est curieux d’ailleurs qu’ils fassent de si bons appareils de photo… « . En clair, malgré son pacifisme, lui-même reste marqué par la précédente guerre. Celle-ci occupe d’ailleurs également dans le film un rôle dissimulé, mais non négligeable. Enfin sa fin surtout. Car c’est grâce à la fin de la guerre que le Docteur Folamour est arrivé aux Etats-Unis. 

La fin de la guerre marque aussi pour Ripper le début du complot communiste (1946, selon lui), lorsqu’ils vont commencer la fluorisation de l’eau, corrompant ainsi les fluides corporels. Car pour Ripper, on n’a jamais vu de Communiste boire de l’eau : uniquement de la vodka. De l’eau corrompue, en quelque sorte. L’apparence de l’eau oui mais sans ses vertus. Bref, toute son attitude présente trouve sa source à la fin de la guerre, événement signifiant pour lui le début de la décadence. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il va se replier sur une idéologie proche du Nazisme, concernant la Purity of Essence (« l’origine pure de l’être » en VF), qui aboutira à OPE, les 3 lettres du code de rappel des bombardiers.

Le Nazisme représente pour lui la période pré-1946, là où il était encore en pleine possession de ses moyens. De plus, c’est à partir de la fin de la guerre que la lutte entre les 2 blocs pour la domination du monde va démarrer. Ce qui aboutira à la course aux armements et finalement, inévitablement, à la Doomsday Machine soviétique (lesquels l’ont construit en pensant que les USA eux-mêmes y travaillaient… enfin c’est ce qu’ils ont lu dans le New York Times !). Une Doomsday Machine (Machine Infernale en VF) dont l’existence, comme l’a fait remarquer Folamour, est justifiée en tant que moyen de dissuasion. Pourtant les Soviétiques, englués dans leurs inamovibles cérémonies communistes, n’en ont pas encore fait mention : ils attendaient le prochain congrès du Parti… pour en faire une grandiose surprise. Pour les apparences, encore.

La Bombe H elle-même est née de la guerre. Les apparences modernes, civilisées, sont trompeuses. Les hommes, ceux qui nous gouvernent, n’ont pas changé depuis 1945. Leurs velléités sont désormais dissimulées sous des dehors respectables, ceux de la préservation de la paix, mais le fond n’a pas évolué (étrangement d’actualité, tout ça…). 

Et que ça soit un ancien Nazi qui ait le dernier mot, celui auquel tout le monde va se ranger, n’est pas le fruit du hasard. Le pouvoir est toujours enclin aux pires abominations. On retourne dans l’âge que l’on croyait être révolu avec la chute du troisième Reich.

LA SOLUTION FINALE

Au terme d’une ahurissante incompétence de toute part, alliée à un manque d’efficacité de la pseudo-technologie moderne dont nous sommes pourtant dépendants (l’impossibilité de communiquer est la colonne vertébrale du scénario : suppression des postes de radio ordonnée par Ripper, impossibilité de joindre Buck qui est en train de se laver, difficulté pour joindre Kissov, impossibilité de communiquer le code de rappel au Pentagone, et finalement impossibilité de rappeler le bombardier du Major Kong…alors que dans le même temps Buck a pu être joint pour des futilités par sa future femme !).

Enchaînement direct sur Folamour sortant de l’ombre sur fond de la carte de l’URSS qui s’éteint en même temps que les espoirs. Jusque-là il s’était contenté d’explications techniques sur la machine russe. Maintenant c’est son heure de gloire. Il affirme que la civilisation peut continuer à exister. Des espèces animales et végétales pourraient être transférées en sous-sol. Des centaines de milliers de personnes pourraient vivre en bas pendant une centaine d’années. Ces personnes seraient tout d’abord les personnages politiques et militaires importants, histoire de préserver la discipline et d’organiser la société. Les personnes sélectionnées pour vivre en sous-sol seraient choisies par une machine, selon des critères physiques et intellectuels. Bien entendu, pour continuer à régénérer l’espèce, il faudrait une activité sexuelle intense de la part des hommes. Ainsi, chaque homme sélectionné aurait 10 femmes pour lui, choisies pour leurs qualités « purement stimulantes ». 

Derrière cette solution, c’est l’unanimité. A 100% masculine, l’assemblée exulte intérieurement. Sans aucun mot, l’enthousiasme gagne les personnages à l’écran. De Turgidson à Folamour en passant par le Président Muffley et l’ambassadeur De Sadinsky, tout le monde est intéressé.

Une des questions posées à Folamour est éloquente.  » Mais ceci ne nous conduirait-il pas à renoncer à ce que nous appelons la monogamie, du moins en ce qui concerne les hommes » ?, demande Turgidson.  » Malheureusement si, mais c’est un sacrifice indispensable pour l’avenir de l’humanité. « , répond Folamour dont les pulsions nazies sont de plus en plus difficiles à dissimuler (son bras se relève tout seul de plus en plus violemment, il s’adresse au Président en le nommant « Mein Führer »…). Outre l’aspect totalement hypocrite de cette question, avec des personnages faussement choqués, on constate qu’au bout du compte l’aspect sexuel est passé avant toute chose. Par-delà les différences idéologiques (De Sadesky congratule Folamour pour sa brillante idée), par-delà la morale, le sexe a dicté la voie à suivre. Car bien sûr on imagine que ce plan sera appliqué. Outre les problèmes de dignité humaine, enterrés sous une pseudo-nécessité de survie, la volonté est clairement affichée de préserver le pouvoir, et de préserver le monde comme il était. Les mêmes dirigeants, qui pourront ainsi se livrer ouvertement à leurs perversions sous l’excuse qu’ils agissent pour l’humanité. Et les mêmes magouilles politiques. A peine le plan dévoilé, Turgidson évoque à un Président dépassé la possibilité que les Soviétiques enterrent avec eux leurs armes pour ensuite venir menacer l’espace américain lorsque la civilisation réapparaîtra à la surface de la planète. Ou même avant, dans l’espace souterrain. Chose étayée par le fait que De Sadesky s’éclipse en douce pour aller photographier les écrans du PC de guerre.

Dans le même temps, Turgidson s’agite et en appelle déjà pratiquement à la guerre froide en sous-sol :  » Mr le Président, il faut les empêcher coûte que coûte de nous distancer d’une galerie de mine ! « . Bref, cette solution, loin d’être un espoir pour l’humanité, en marque la déchéance la plus totale. La quête du pouvoir, les instincts bestiaux, la guerre… tout sera préservé, exacerbé et amené en sous-sol, sans lumière. Aucun espoir. Folamour termine le film en mentionnant qu’il vient d’avoir une idée…il se lève… et les derniers mots du film sont  » Mein Führer ! Je marche ! « . Le Nazi s’est relevé et donne au monde ses conseils « avisés ».

Ensuite, enchaînement immédiat sur des images d’archives d’explosions nucléaires sur fond de We’ll Meet Again, chanson douce-amère interprétée par Vera Lynn.

A noter la fin originale prévoyait un combat de tartes à la crème se déroulant au PC de guerre, démarrant après que l’ambassadeur De Sadesky se fasse attraper en train de prendre des photos de l’écran de contrôle dans la salle de guerre mais Stanley Kubrick décida de la retirer, jugeant qu’elle nuirait à l’efficacité du dénouement. 

Et pour finir, à l’Assemblée Générale des Nations Unies, le 25 septembre 1961, on a entendu :

« Aujourd’hui chaque habitant de cette planète doit envisager le jour où cette planète ne sera plus vivable. Chaque homme, chaque femme et chaque enfant vit sous le coup d’une épée de Damoclès atomique, suspendue par le plus fin des fils, susceptible d’être coupé à n’importe quel moment par accident, erreur ou folie. Les armes de guerre doivent être abolies avant qu’elles ne nous abolissent. »

MF