Cyrano, la grandeur dans l’échec, par JPB

Toute l’intrigue tourne autour de l’amour de Roxane.

Aux yeux de Roxane, la beauté de Christian paraît d’abord, mais illusoirement, exprimer l’éloquence de son esprit : Roxane aime une harmonie (qui s’avère irréelle), comme si la beauté accompagnait l’esprit. En cas de divorce entre les deux, elle affirme préférer l’esprit à la beauté. Car c’est l’esprit par lequel elle se sent considérée, reconnue, valorisée. C’est donc sa propre image qu’elle recherche dans les yeux, et dans les propos de son soupirant. En cela, et par les exigences qu’elle avance, elle prend place dans ce qu’il est convenu d’appeler les « précieuses ».

Contrairement à Christian, Cyrano et son talent littéraire sont en mesure de satisfaire les attentes d’une jeune « précieuse » telle que Roxane. Il faut cependant revenir quelque peu sur ce terme. Il ne s’agit pas d’un qualificatif revendiqué par ceux ou plutôt celles qui animaient ce mouvement. Le terme de « galanterie » était plus courant. On a pu dire, de façon plus récente, qu’au-delà d’une forme de « snobisme » circulant dans un milieu privilégié, le terme de « préciosité », quasiment inventé par Molière[1], exprimait le rejet misogyne de cercles et de salons littéraires animés par des femmes, souvent elles-mêmes romancières, poétesses, dramaturges, épistolières ou mémorialistes. Leur mouvement exaltait leur accès à l’écrit et au savoir ; une nouvelle vision de l’amour, affranchi de la sexualité et du mariage[2] ; un mode d’expression expurgé de vulgarités masculines ; une attention particulière à autrui par les gestes, l’écoute, la discussion, une pacification des relations : « ces jolis riens qui sont tout »[3]. L’homme qui faisait preuve de complaisance à cet égard ne se privait pas, pour autant, d’exercer l’art de la séduction : la galanterie héritait à certains égards de l’amour courtois du douzième siècle. 

Quant au romantisme de Cyrano, il est absolu, au point que l’amour intense doit se préserver du réel, lequel constitue pour lui une menace. Et c’est ainsi qu’il peut s’accompagner de véritables sacrifices, comme l’a développé Denis de Rougemont dans L’amour et l’occident[4]: le non-accomplissement du désir mène celui-ci vers son apogée. Ou comme l’exprime de façon plus prosaïque le psychanalyste Jacques Lacan : « la libido sexuelle refuse la satisfaction du besoin pour préserver la fonction du désir »[5]

L’intrigue de Cyrano s’acharne à mener les trois personnages concernés à l’échec : échec de Christian, qui, comprenant qu’il n’est pas l’objet de l’amour de Roxane, se précipite vers une mort violente ; échec de Cyrano, qui reporte jusqu’à ses derniers instants l’aveu de sa passion ; et échec de Roxane, qui finit sa vie, solitaire, dans un couvent, sans avoir trouvé de support humain à sa passion. Présente chez les trois, la passion n’a pas trouvé d’issue. L’amour impossible ? Ou l’impossibilité comme condition de l’amour ?

Permettons-nous une digression, qui n’en est peut-être pas une. On pourrait être tenté de limiter l’aporie du désir à une certaine époque, et à un certain milieu social. Mais voici qu’elle semble se fonder sur des racines plus générales, même si elles peuvent sembler insolites. En effet, comme l’a amplement développé Patrick Tort (linguiste, philosophe, historien des sciences et spécialiste de l’œuvre de Darwin), dans le monde animal, la source de toute communication symbolique réside dans les parades nuptiales dans lesquelles, le plus souvent, le mâle change d’aspect pour impressionner la femelle, au point de risquer sa vie compte tenu du danger inhérent à son travestissement (plumage multicolore et volumineux chez les oiseaux, susceptible d’entraver le déplacement et d’attirer les prédateurs, ou encore la prolifération parfois monstrueuse des ramures chez les cerfs, cause fréquente de décès en raison de leur blocage dans les sous-bois)[6]. L’expression de « passion mortelle » est alors à prendre à la lettre. Nos amies les bêtes souffriraient-elles d’un complexe de Cyrano ?

L’expression de « panache », centrale dans l’univers mental de Cyrano, exprime à la perfection la fusion entre un détail vestimentaire, évoquant les plumes animales, son usage militaire et la fierté indomptable du vrai mâle que Cyrano veut être[7]. Cyrano meurt de sa plume (celle qui orne fièrement son chapeau, et celle qui anime ses pamphlets et accumule ses ennemis). 

Le thème de l’échec grandiose, quasi sacrificiel, était si familier à Rostand que trois ans plus tard, sa pièce L’Aiglon en sera le parachèvement. 

La pièce Edmond, en revanche, est celle d’un succès : c’est ce que certains ont reproché à son auteur, soucieux de plaire au public. 

La beauté dans l’échec, la splendeur dans le naufrage, voici ce que nous offrait la pièce romantique de Rostand : or le public s’est prononcé en sa faveur. Cyrano aurait-il réussi à le convertir ?

JPB


[1] Pour certains commentateurs contemporains, Molière se serait soucié de complaire à la bourgeoisie parisienne et aurait largement exagéré, voire inventé le jargon de ses Précieuses ridicules.

[2]Ce n’est pas pour rien que Roxane, lors de sa visite des troupes, scène d’ailleurs complètement fantaisiste, décrit par quelle ruse elle a réussi à passer les contrôles : « J’ai dit : mon amant, oui…pardonne ! Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne ne m’eût laissé passer ! ». (Acte IV, scène 5)

[3] Roxane, dans Cyrano de Bergerac, Acte III , scène 1.

[4] Denis de Rougemont, L’amour et l’Occident, 10/18, 1939.

[5] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Le Seuil 1991, p. 240.

[6] Patrick Tort, Théorie du sacrifice (sélection sexuelle et naissance de la morale), Belin 2017, et L’intelligence des limites (essai sur le concept d’hypertélie), Gruppen 2019.

[7] Au Québec, ce terme désigne les bois des cerfs : c’est plus qu’une coïncidence.