Le succès de la pièce d’Edmond Rostand en décembre 1897 a permis de faire sortir de l’oubli un écrivain qui a vraiment existé et qui a bénéficié à titre posthume d’une célébrité qu’il n’a jamais connue de son vivant. Du vrai Cyrano, on ne connaît que son nom ressurgi subitement de l’ombre et on ignore son œuvre, pourtant « audacieuse et novatrice » d’après les spécialistes du XVIIème siècle.
Qui était-il vraiment ? Edmond Rostand a-t-il pris des libertés en esquissant le portrait de ce personnage flamboyant ? Il convient de faire la part des choses et de déceler brièvement le vrai du faux, et l’on va voir alors que le créateur de Cyrano s’est souvent écarté de la réalité historique. Après tout, un certain Alexandre Dumas a exploité le même filon tout au long d’une œuvre particulièrement abondante. « On peut violer l’Histoire à condition de lui faire un marmot » aimait à dire l’auteur des Trois mousquetaires.
Penchons-nous donc sur le « marmot » d’Edmond Rostand.
GASCON : VRAI OU FAUX ?
Savinien de Cyrano de Bergerac (1619 – 1655) était, tout comme le personnage d’Edmond Rostand, dramaturge, militaire, bretteur, libre penseur, mais il n’était ni vraiment noble (malgré la double particule), ni gascon. On le voit dans la pièce amoureux de la belle Roxane et beau parleur auprès des femmes, mais son proche entourage a toujours douté de son attirance pour la gente féminine. Ses amis évoquent pudiquement « sa grande retenue auprès du beau sexe ». Soyons francs : il était ouvertement homosexuel.
En fait, sa vie est peu connue et les quelques éléments que nous possédons aujourd’hui, nous les tenons de l’un de ses intimes, Henry Le Bret, qui, vingt mois après sa mort, publie plusieurs de ses œuvres avec une préface biographique. Le Bret loue son goût de la liberté, son insolence, son penchant pour la provocation, sa bravoure et surtout son panache – qui est d’ailleurs le dernier mot de la pièce d’Edmond Rostand.
Cyrano n’est pas du tout Gascon, nous l’avons dit. Il est né à Paris en 1619. Sa famille d’origine bourgeoise, qui a connu une belle ascension sociale grâce à la spéculation financière, s’anoblit et achète les terres de Bergerac, situées dans la Vallée de Chevreuse, où il vit une enfance et une scolarité champêtre. Rentré à Paris pour faire ses études, il devient à 17 ans l’amant et le protégé de son aîné le poète et musicien Charles Coypeau d’Assoucy.
UN SECOND « D’ARTAGNAN » : VRAI OU FAUX ?
À 20 ans, il s’engage dans la compagnie des mousquetaires de Carbon de Casteljaloux, surtout composée de Gascons (d’où le fait qu’on le croie tel). Il se distingue par son courage, ce qui lui vaut le surnom de « démon de la bravoure ». Son intrépidité deviendra bientôt légendaire. On rapporte que, seul contre cent, il triomphe, en tuant deux de ses adversaires, en en blessant sept et en faisant fuir les autres ! Mais cette carrière militaire est brève. Blessé en 1639, puis en 1640, il quitte l’armée et regagne Paris en 1641. C’est donc pour lui une expérience décevante à laquelle il met assez vite fin : il ne peut être considéré comme militaire. Il aurait néanmoins participé au siège d’Arras par les troupes françaises (juin/août 1640), épisode célèbre de la guerre de Trente Ans (1618/1648) qu’Edmond Rostand évoque dans sa pièce.
Il y a donc peu de choses à dire sur le Cyrano soldat. Mais qu’en est-il de sa carrière d’écrivain ?
POETE SENTIMENTAL : VRAI OU FAUX ?
Après l’armée, il revient à Paris. Cyrano mène alors, au milieu d’une société docte et libertine, une vie qui mêle liberté sexuelle, indifférence aux dogmes religieux et libre exercice de la philosophie. Seuls quelques-uns de ses textes sont publiés de son vivant et sans grand succès. Son premier texte imprimé est un court « Avis au lecteur » préface d’un ouvrage de son ami Charles d’Assoucy en 1648. Il est ensuite probablement mêlé à la Fronde, et on lui attribue plusieurs mazarinades, par exemple Le ministre d’Estat flambé (1649) ou Le conseiller fidèle (1649).
En 1653, il entre au service du duc Louis d’Arpajon. C’est ce dernier qui finance la publication chez le libraire Charles de Sercy, de La Mort d’Agrippine, une tragédie qui fait scandale, comme en témoigne Tallemant des Réaux : « Un fou nommé Cyrano fit une pièce de théâtre intitulée La Mort d’Agrippine, où l’on disait des choses horribles contre les dieux ». Certains personnages professent en effet leur athéisme :
Ces enfants de l’effroi,
Ces beaux riens qu’on adore et sans savoir pourquoi,
Ces altérés du sang des bêtes qu’on assomme,
Ces dieux que l’homme a faits et qui n’ont point fait l’homme
Des plus fermes Estats ce fantasque soutien »
Auteur également d’une comédie, Le Pédant joué, dont Molière se serait inspiré pour écrire les Fourberies de Scapin, c’est surtout ses deux romans d’anticipation Les Bats et Empires de la Lune (1657) et les États et Empires du Soleil (1662) qui le font remarquer par un public lettré avide de nouveautés : il imagine une capsule spatiale permettant de voyager dans l’espace… deux siècles avant Jules Verne !
Ses idées libertines, son athéisme, ses mœurs dissolues lui attirent de nombreuses inimitiés et compliquent sa carrière littéraire. Un de ses manuscrits, l’Histoire de l’étincelle, lui est volé et il ne parvient pas à faire publier, de son vivant, plusieurs de ses œuvres. Tout est fait pour l’empêcher de s’exprimer et il a bien du mal à vivre de sa plume.
Le Cyrano écrivant des poèmes d’amour aux représentantes du beau sexe est une invention d’Edmond Rostand. Écrivain raté, il a voulu s’illustrer sans succès dans plusieurs genres littéraires sans pouvoir être vraiment reconnu. Soyons équitables : il avait un certain courage, beaucoup d’audace et il a eu beaucoup de chance : ses idées subversives pour l’époque, ses pamphlets provocateurs, ses tendances sexuelles auraient pu le mener tout droit à la Bastille ou au donjon de Vincennes. Voltaire, Diderot ou Beaumarchais au siècle suivant, et pour ne citer qu’eux, n’ont pas bénéficié de cette clémence.
LE NEZ : VRAI OU FAUX ?
Souffre-t-il de cet appendice volumineux bien réel, tel que le montre le seul portrait que l’on conserve de lui ? Oui, c’est clair : il a un gros nez. Est-il complexé pour autant ? Non : apparemment, il sait en plaisanter. À la scène 2 de l’acte III du Pédant joué, il fait dire à la belle Genevote à propos du professeur Granger : « Pour son nez, il mérite bien une égratignure particulière. Cet authentique nez arrive partout un quart d’heure devant son maître ; dix savetiers de raisonnable rondeur vont travailler dessous à couvert de la pluie. »
LES CIRCONSTANCES DE SA MORT : VRAI OU FAUX ?
Cyrano meurt prématurément à l’âge de 35 ans, dans des circonstances assez mystérieuses. Il reçoit une pièce de bois sur la tête – comme dans la pièce d’Edmond Rostand – en sortant de chez le duc d’Arpajon qui était son riche mécène, sans que l’on sache s’il s’agit d’un accident ou d’une tentative de meurtre orchestré par l’entourage de ce dernier. S’ensuit une violente fièvre qui cause sa mort à Sannois, où il s’est réfugié, le 28 juillet 1655.
PLR
